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2011-No 1

L’humain, carrefour d’énergies

Éditorial
par Jean-Claude Basset [1]

« Je manque d’énergie », « cet aliment est énergétique », « il faut développer des énergies renouvelables »… Au sein des sociétés occidentales, le terme s’est généralisé dans de nombreux registres, tels que la psychologie, les thérapies corporelles, la physique ou la spiritualité. Cette aspiration universelle par-delà les siècles et les continents met en question l’anthropologie traditionnelle occidentale qui a longtemps opposé l’esprit à la matière.

Ce nouveau numéro de La Chair et le Souffle reproduit un certain nombre de contributions aux 5e Assises Pastorales Européennes qui se sont tenues à Bruxelles du 12 au 15 novembre 2009 sous l’égide des Voies de l’Orient. Depuis une trentaine d’années, cette association d’inspiration chrétienne offre au coeur de la capitale européenne un espace d’ouverture et de rencontre, tourné vers les spiritualités orientales, de l’Inde jusqu’en Chine et au Japon [2] . Ainsi, les Voies de l’Orient constituent un lieu d’échanges et d’expériences, animé par des religieux et des laïques qui ont choisi de s’immerger dans une tradition orientale de manière à élargir et approfondir leur engagement de foi.

Régulièrement, l’équipe bruxelloise collabore avec un réseau international de responsables engagés dans le dialogue interreligieux en Europe et en Asie, afin de mettre sur pied ces Assises pastorales qui réunissent une soixantaine de personnes invitées à partager leurs recherches et leurs pratiques autour d’un thème : « Boire à plusieurs sources » [3] (1999), « Chemins de transformation » (2003) et « Dimensions du corps et de ses langages » (2006).

En optant pour le sujet des énergies en 2009, le comité n’avait nullement l’intention de surfer sur la vague contemporaine du Nouvel Âge où les énergies sont quasi omniprésentes, au point de devenir ce que Claude-Lévi Straus a appelé, précisément à propos de la notion de « mana » [4] , un « signifiant flottant » dont le sens varie selon le contexte et la personne qui l’emploie. L’objectif était bien davantage de remonter aux sources de cet engouement pour les énergies, à savoir les traditions orientales, et, comme l’indique Fabrice Blée, d’interpeller la tradition chrétienne occidentale largement étrangère à toute perception énergétique du cosmos.

Au contraire, les traditions orientales concordent dans la reconnaissance d’une force supérieure qui fait sentir ses effets dans tout ce qui existe : minéraux et végétaux, animaux et humains. Force à laquelle il est possible de se relier par la méditation et le détachement, les pratiques rituelles et les techniques thérapeutiques. L’être humain est en effet perçu comme un carrefour d’énergies, avec ses canaux — les méridiens de la médecine chinoise —, et ses points de jonction — les chakra de la tradition hindoue, — dont il est possible de tirer parti : yoga, acupuncture, arts martiaux, méditations, etc.

Prana en sanskrit est la source d’où provient toute énergie, au point que sans prana rien ni personne ne pourrait simplement subsister. Dans un autre registre, la shakti désigne l’énergie dynamique féminine. Par ailleurs, qi en chinois — ki en japonais – est un concept fondamental de la culture chinoise pour désigner la force vitale, principe à la fois matériel et spirituel présent dans la nature. L’origine du cosmos ou le fondement de l’existence est conçu en termes d’énergie plutôt que de substance, et du coup, l’opposition classique en Occident entre la matière et l’esprit se trouve remise en question, de même que le rapport entre transcendance et immanence.

Ainsi les différentes contributions sont-elles une invitation au dépaysement et à la découverte de nouveaux horizons de notre humanité.

D’abord l’Extrême-Orient : c’est en praticien que Thierry Le Goaziou présente les arts martiaux japonais du XIXe et du XXe siècles, héritiers des techniques guerrières classiques, comme un moyen de gérer sa violence et de grandir en humanité. De son côté, Benoît Vermander, qui réside depuis de nombreuses années à Taiwan, témoigne — dans une vidéo conférence retranscrite ici — de l’importance et de la richesse de la notion d’énergie développée par la tradition taoïste dans les différents courants de pensée comme dans la vie pratique des Chinois.

Dans l’horizon bouddhiste, Ana Maria Schlüter Rodés, elle-même maître zen et fondatrice d’un centre de méditation zen en Espagne, propose des passerelles entre le véritable pouvoir du zen — distinct de certaines manifestations extérieures — et des mystiques chrétiens inspirés par le pouvoir de Jésus qui a renoncé au pouvoir. Pour sa part, Elizabeth J. Harris, familière du bouddhisme Theravâda, témoigne au travers de ses rencontres de moines bouddhistes au Sri-Lanka que le principe de non-attachement est un non-attachement à soi mais non un détachement du monde ; c’est même la condition d’un authentique altruisme.

En Inde, la sanskritiste Colette Poggi s’arrête à la notion de vibration cosmique (spanda), fondement de tout ce qui existe, dans la tradition spécifique du shivaïsme du Cachemire ; l’être humain est invité à s’enraciner dans son pur « je suis » pour accéder à la présence divine en soi, position qui n’est pas sans évoquer la théologie de Maître Eckhart. Seul hindou participant aux Assises, Shaunaka Rishi Das s’inscrit dans la grande tradition populaire de la bhakti, la dévotion aimante à une figure personnelle de la divinité, en l’occurence Krishna ; dans ce courant, l’énergie divine passe dans ce lien d’amour du fidèle à son Dieu, au travers notamment de l’offrande et de la répétition du nom divin.

Les deux dernières contributions s’inscrivent dans la tradition des Églises orthodoxes : Michel Maxime Egger traite de la transfiguration du Christ comme aussi du croyant par les Énergies divines incréées qui, dans la théologie orthodoxe, sont distinctes mais non séparées de l’essence de Dieu, par définition inconnaissable. Quant à Thierry Verhelst, il part des mêmes Énergies incréées pour déboucher sur la transformation qu’elles entraînent pour l’être humain comme aussi pour le monde. Cela donne à l’engagement social une dimension spirituelle, méconnue en Occident.

Ce n’est assurément pas un hasard si les deux contributions sur les énergies dans le christianisme retenues ici ont trait à l’orthodoxie. C’est que le thème est quasiment absent de la théologie occidentale comme de la philosophie, héritière du siècle des Lumières. En effet, à la suite de saint Augustin, la théologie latine a développé une vision antithétique de la relation entre le Dieu créateur et l’humain pécheur ; et la philosophie, elle, a développé un théisme fondé sur la raison humaine jusqu’à chercher à démontrer l’existence de Dieu. De son côté, comme l’indique la recension du récent livre de Jean-Claude Larchet [5], la théologie grecque a développé avec Grégoire Palamas l’idée d’une participation de Dieu à l’être humain, et de l’être humain à la vie divine, au travers des énergies incréées. Elle a largement maintenu la distinction entre l’essence de Dieu qui échappe à toute saisie humaine, et ses attributs qui constituent la face de Dieu tournée vers l’humanité.

Notre voeu est que les lecteurs peu familiers avec la pensée orientale ne se découragent pas devant l’usage de termes techniques mais s’appuient sur les équivalents français, même approximatifs, afin de rechercher les passerelles avec la pensée occidentale. Il n’en demeure pas moins que nous sommes souvent en présence d’une pensée complexe et subtile mais, comme l’indiquent les guides touristiques, le voyage vaut le détour !

[1] Jean-Claude Basset est pasteur à Genève et chargé de cours à l’Université de Lausanne avec un enseignement sur l’islam et les relations interreligieuses. Sa thèse de doctorat a été publiée sous le titre Le dialogue interreligieux. Histoire et avenir (Paris, Cerf, 1996). Engagé de longue date dans le dialogue interreligieux, il a fondé la Plateforme interreligieuse à Genève et initié le calendrier interreligieux aux éditions Enbiro (Lausanne). Il fait partie du groupe de préparation des Assises.

[2] Sur le programme, la bibliothèque et les publications de Voies de l’Orient, consulter : www.voiesorient.be.

[3] Principales contributions dans Dennis Gira et Jacques Scheuer (éd.), Vivre de plusieurs religions. Promesse ou illusion ?, Paris, Éd. de l’Atelier / Éd. Ouvrières, 2000.

[4] Concept polynésien se référant à une force surnaturelle, inhérente aux êtres, aux choses et aux institutions sociales ; à rapprocher de la notion de wakan chez les Sioux du Lakota et de celle de orenda chez les Indiens Iroquois.

[5] Jean-Claude Larchet, La théologie des énergies divines, Paris, Cerf, 2010, p. 101 ss. de ce volume.


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