Éditorial
par Michel Maxime Egger
Quel titre donner à ce numéro de La Chair et le Souffle : « écospiritualité » ou « écologie et spiritualité » ? Nous avons finalement opté pour le premier. En fusionnant les deux termes, ce néologisme a l’avantage d’éviter le dualisme dont nous appelons à sortir pour empoigner la question écologique. Il définit aussi bien ce qui est en jeu. Car il ne s’agit pas simplement d’ajouter — comme une nouvelle couche — une dimension spirituelle à l’engagement écologique ou une dimension écologique au cheminement spirituel. Il s’agit de prendre conscience que l’un ne va pas sans l’autre. Car Dieu, l’être humain et le cosmos — tout en étant distincts — sont fondamentalement un. Nous sommes enfants à la fois de Dieu, des étoiles et de la terre. Nous partageons une communauté d’être et de destin avec le cosmos. Nous faisons partie de la nature tout autant que la nature est partie intrinsèque de nous, contrairement à ce que le mot « environnement » laisse entendre, qui place la nature autour et donc au-dehors de l’être humain. Oui, salut humain et salut cosmique sont indissociables.
Nous sommes donc doublement interpellés. D’une part, au plan écologique : la nature n’est-elle qu’une réalité matérielle, géo-physico-biologique, ou a-t-elle une autre dimension, intérieure et divine ? Les lois, les technologies vertes, les économies alternatives ou encore les belles déclarations éthiques — aussi indispensables soient-elles — parviendront-elles à sauver la Création, si elles ne sont pas accompagnées d’une mutation des cœurs et des modes de vie ? D’autre part, au plan spirituel : une voie de transformation intérieure ou mystique a-elle un sens à l’ombre d’une planète détruite ? Que signifie un cheminement personnel non incarné dans la matière du corps et de la terre, déconnecté de la vie et des rythmes de la nature, sans prise en charge responsable des problèmes de l’écosystème dont nous sommes interdépendants ?
Le défi est donc de parvenir à vivre cette intégration en profondeur dans tout notre être — corps, âme et esprit —, dans notre existence quotidienne et dans notre engagement politique. La complexité, la gravité et l’urgence des problèmes écologiques (réchauffement climatique, disparition de milliers d’espèces animales et végétales, pollutions diverses, etc.) postulent en effet une mutation profonde : extérieure et intérieure, individuelle et collective. Une transformation articulée à trois niveaux : changer le monde (structures socio-politico-économiques), changer la vie (modes de production, de consommation, de transport, etc.), changer l’être et l’esprit (nouvelle conscience et éveil spirituel) [1].
C’est sur ce troisième niveau, le plus souvent oublié et négligé, que La Chair et le Souffle a décidé de mettre l’accent. Car les causes de la crise écologique — et donc les réponses qui en découlent — ne sont pas seulement économiques, sociales, politiques, technologiques ou éthiques. Elles sont aussi, plus profondément encore, spirituelles. Comme l’affirmait le théologien orthodoxe Jean Zizioulas, « la crise écologique est la crise d’une culture qui a perdu le sens de la sacralité du cosmos, parce qu’elle a perdu sa relation à Dieu ». Elle n’est donc pas uniquement le fruit de notre mode de vie et de développement économique, mais aussi le résultat de notre vision du cosmos, de l’être humain et de Dieu ainsi que de l’état de notre âme.
Premièrement, notre vision. Il faudrait procéder ici à une analyse de l’évolution historique de notre civilisation, en particulier du changement de paradigme [2] opéré par la modernité occidentale avec des figures comme Descartes, Galilée et Newton. La crise écologique puise ses racines dans une série de dualismes — d’ordre rationaliste, anthropocentrique et patriarcal — qui se sont sinon forgés, du moins cristallisés à partir du XVIe siècle :
Dualisme cosmologique : la nature a été vidée de tout mystère, réduite à une réalité matérielle et mécanique explicable par des formules mathématiques et des lois uniformes.
Dualisme théologique : érigé en grand horloger ou architecte du cosmos, Dieu a été exilé dans une transcendance tellement extérieure à l’être humain et à la nature que la science a pu rapidement s’en passer.
Dualisme anthropologique : l’être humain a été sorti de la nature, ramené à un composé psychosomatique (le corps et l’âme) et confiné dans sa fonction marchande (homo oeconomicus). Sa raison a été exacerbée (le cogito cartésien), occultant sa réalité d’image de Dieu et sa troisième faculté (l’esprit) qui lui permet de participer à la vie de Dieu et de s’ouvrir à la Présence divine au cœur de toutes choses.
À partir de là, prisonnier de cette dichotomie entre l’esprit et la matière et d’un individualisme croissant, l’être humain n’a plus considéré le cosmos comme un monde doué d’intériorité et de transcendance, un tout harmonieux dont il faisait intimement partie. Il l’a vu, au contraire, comme un objet à sa disposition, soumis à la puissance de sa rationalité et aux pouvoirs transformateurs de sa technologie. Un stock de ressources à son service, pour la satisfaction de ses besoins et désirs de tous ordres, illimités. Analysée et découpée en morceaux, ramenée à un ensemble de gènes manipulables, de lois physiques et de mécanismes biochimiques, la nature a été comme engloutie par la machine techno-industrielle. Celle-ci a conduit au système économique actuel qui, comme le disait un maître bouddhiste, « tel un vampire, suce littéralement le sang de la terre ». Un système qui se répand sur le reste de la planète à la faveur de la mondialisation.
Deuxièmement, l’état de notre âme. L’action de ce vampire structurel est d’autant plus dévastatrice que nous sommes, au plan individuel, bien souvent nous-mêmes des « vampires » à l’égard de la Création. D’abord, à cause de tout ce qui, en nous, nous sépare de Dieu et de notre être profond : nos égoïsmes, notre esprit de conquête et de domination, nos envies insatiables de possession et d’accumulation. Ensuite, à cause des divisions, blessures et déséquilibres de notre cosmos intérieur, qui s’objectivent dans les violences faites au cosmos extérieur. La crise écologique, en ce sens, n’est pas seulement au-dehors, mais aussi au-dedans de nous. Elle ne concerne pas seulement nos relations avec la nature, mais aussi notre relation avec nous-mêmes.
Annick de Souzenelle, interprète de la Bible et psychothérapeute, a raison de souligner les limites des solutions qui ne dépassent pas « un humanisme et une écologie de type horizontal. À ce niveau de conscience, on déplace plus les problèmes qu’on ne les résout vraiment. Le changement réel passe par un retournement radical, une mutation intérieure profonde. Nous avons à mourir à nous-mêmes, revêtir d’autres yeux et d’autres oreilles, acquérir une sensibilité ouverte à tous les registres du réel. Nous avons à recouvrer la nature dont l’Homme-Adam a été amoureusement tissé des mains divines [3]. »
C’est à une telle métamorphose de nos modes de penser, d’être et de vivre que nous sommes appelés. Il s’agit, ultimement, d’opérer un changement de paradigme à travers plusieurs mouvements :
Un dépassement du rationalisme. D’un côté, seule une pensée holistique et transdisciplinaire, qui prend en compte le tout et re-lie plutôt qu’elle ne sépare et compartimente, permettra de saisir la complexité des enjeux écologiques. De l’autre, l’appréhension du divin au cœur de la Création n’est guère possible sans la naissance à un autre mode de connaissance, contemplatif, symbolique et intuitif, fondé sur l’éveil de l’esprit et du féminin dans l’être. Dans La béatitude, connaissance intuitive de la nature, Jean-François Malherbe montre les illusions du dualisme cartésien et la fécondité écologique de la pensée de Spinoza. De son côté, Mohammed Taleb trace les Itinéraires d’une spiritualité féminine, écologique et rebelle en reliant les béguines et les sorcières du Moyen âge aux écoféministes actuelles [4].
Une refondation anthropologique et cosmologique. L’émergence d’une écospiritualité digne de ce nom implique de rendre l’être humain à sa plénitude d’être trinitaire (corps, âme et esprit) et créé à l’image de Dieu. Elle suppose aussi de redonner au cosmos sa consistance propre et sa profondeur intérieure habitée de conscience et de divin. C’est ainsi que je développe Sept propositions pour un réenchantement de la Création et que François Euvé nous invite à retrouver La dimension cosmique du Christ.
Une mutation spirituelle et éthique. La guérison et dépollution de la terre extérieure passe par la guérison et dépollution de notre terre intérieure. Pour Marie Romanens, La menace écologique nous demande de grandir, notamment en travaillant à devenir une personne à la fois différenciée et capable de vivre l’interdépendance avec les autres et avec cet « autre » qu’est la nature. Soucieux également de respecter cette altérité, Fabrice Blée va chercher dans la pratique du dialogue interreligieux les fondements d’une relation responsable avec la nature : La spiritualité chrétienne du dialogue, creuset d’une nouvelle conscience écologique.
Ces différents éléments devraient permettre — en leur donnant un sens nouveau — de fonder intérieurement et d’enraciner verticalement nos nécessaires engagements écologiques, que ce soit dans l’élaboration d’une éthique de responsabilité, la quête de nouveaux modes de vie, l’effort de gestes concrets au quotidien ou des réformes politiques et structurelles.
Le chantier « écospi » est immense et de longue haleine. Il est si important que La Chair et le Souffle a décidé d’y consacrer deux numéros. Ce premier pose quelques jalons et pistes exploratoires pour une union plénière entre écologie intérieure et écologie extérieure.
Michel Maxime Egger
[1] Voir à ce sujet Michel Maxime Egger, « La double transformation. Réorienter son désir pour changer le monde », La Chair et le Souffle, 2006, vol. 1, n˚1, p. 40-58.
[2] On peut comparer un paradigme aux lunettes – le plus souvent inconscientes – avec lesquelles les êtres humains voient le monde à un moment donné de leur histoire. C’est un système de représentations, de théories et de discours fondés sur quelques concepts dominants dont ils découlent logiquement.
[3] Annick de Souzenelle, Transformer notre cosmos intérieur pour sauver la Terre, www.trilogies.org.
[4] Le comité de La Chair et le Souffle est très conscient de l’importance de la dimension et de la sensibilité féminines dans l’écospiritualité. Le manque de femmes au sommaire de ce numéro est dû à la fois à une carence objective de personnes-ressources dans le monde francophone et à la non-disponibilité des auteures sollicitées.