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2007 - No 2

Pourquoi vivre ?

Éditorial
par Pierre-Luigi Dubied

Cher lecteur, chère lectrice,

Le sens de la vie ressemble à une direction, à une orientation, un fil conducteur, une ligne directrice ou encore une forme qui se dégage de la prospection et de la rétrospection de notre vie par nous-mêmes. Et il apparaît aussitôt qu’il ne peut y avoir de sens qu’en contraste avec du non-sens possible ou réel. La direction, l’orientation, le fil, la ligne ou la forme se dégagent dans le magma du non-sens et menacent constamment de s’y perdre à nouveau.

Et encore ! Ce sens fragile n’est jamais assuré, certain, valable définitivement. Dans le monde, bien des propositions, parfois contradictoires, sont émises à son propos.

« Pourquoi vivre ? » est donc une question délicate, peut-être la plus délicate. Elle angoisse. On ne la pose en général que lorsque la vie elle-même nous y oblige, le plus souvent quand ça va mal.

Les contributions que nous lirons sont reliées soit à des expériences soit à des auteurs, soit à une réflexion générale autour de la question.

Les expériences dont il est question ici sont de celles qui poussent les êtres à leurs limites : l’alcool, le suicide, l’extrême précarité de la rue.

Gottfried Hammann passe son temps de retraite dans la rue à Lausanne (Suisse), en tant qu’aumônier. De l’auditoire universitaire à la rue, le contraste paraît saisissant, mais il y prend des leçons de survie. Il s’efforce de se comprendre face à ceux qu’on désigne comme marginaux. Et ses observations culminent dans une sorte de cri, pour que nous nous comprenions nous-mêmes face à son témoignage, en référence à la foi chrétienne. Il nous invite à revoir la frontière entre inclus et exclus, donc aussi entre sens et absurdité.

Les jugements explicites et implicites sur le suicide sont généralement assez tranchés. Mais qui vit le suicide par l’entremise d’un proche éprouve leur caractère abstrait. Lytta Basset s’efforce de rectifier cette frontière en préservant le caractère de mystère de l’acte d’un être qui s’ôte la vie. Qu’est-ce donc qui nous garantit que cette forme de mort soit une déclaration de non-sens plus intense que celle d’une mort « naturelle » ?

Le fléau de l’alcoolisme a conduit dans les années 1930 à la création du mouvement des Alcooliques Anonymes qui connaît d’étonnants succès dans le rétablissement de personnes qui sont allées toucher le fond de leur existence dans la bouteille. L’examen des textes, des influences et des pratiques qu’entreprend Ivan Marcil montre que c’est bien la condition humaine et son essence spirituelle qui sont aussi en jeu ici. Dès lors quel pont peut-on imaginer vers la tradition chrétienne ?

Les trois expériences concrètes dont il est question font apparaître, dans les limites de la condition humaine, l’alternance du sens et du non-sens qui caractérise la condition humaine. Elles sont révélatrices d’un relèvement possible.

Deux exemples philosophiques montrent que la question spirituelle par excellence est attachée à la démarche de la pensée dès qu’elle s’intéresse aux spécificités de la condition humaine.

Le matérialisme ontologique paraît à première vue aux antipodes du souci spirituel. Erreur ! nous dit Jean-François Malherbe à propos d’Epicure (et de Lucrèce). Il en reconstitue minutieusement la démarche intellectuelle et la doctrine pour nous montrer que l’habituelle opposition entre un matérialisme (méprisable) et la noblesse d’une vie spirituellement orientée ne tient en rien. La visée du matérialisme est un bonheur qu’on pourrait se dispenser de négliger ou de prendre de haut. Le matérialisme ontologique constitue une forme de sagesse.

Laurent Gagnebin revient sur un auteur dont il aura côtoyé l’œuvre et la pensée sa vie durant : Jean-Paul Sartre. La vie humaine commence de l’autre côté du désespoir et de Dieu. Là, dans un espace sans protections artificielles, l’être humain peut exercer une liberté exigeante, difficile, périlleuse. Il n’y niera pas les nécessités et les contraintes, mais il les assumera dans sa liberté, il les fera siennes et ainsi donnera un sens à son existence. Gagnebin nous montre tout cela à travers l’œuvre philosophique et littéraire de Sartre, en particulier un texte moins connu : Bariona, la pièce de théâtre que Sartre avait écrite pour fêter Noël en captivité avec ses camarades codétenus.

Si la vie humaine n’a pas de sens, nous en sommes réduits à chercher des satisfactions. C’est ce que tente Ivan Karamazov dans ses considérations à l’intention de son frère Aliocha : le problème du Mal est ce qui ôte toute possibilité de réponse au pourquoi de la vie. J’essaie de vous montrer en réponse que la foi chrétienne ne consiste pas dans une explication du Mal ou dans une réponse générale à la question du sens : elle tient dans une prise en charge courageuse et confiante qui ne nie ni ne dédaigne l’existence du Mal et de l’absurde.

Mon cher lecteur, ma chère lectrice, je vous invite à vous aventurer entre toutes ces contributions. Passez-les comme des portes et, à la fin, tentez de reconstituer l’ensemble comme le plan d’un appartement. Alors vous verrez qu’il serait peut-être bon d’ouvrir d’autres portes entre des chambres qui ne communiquent pas encore.

Bonne visite !

Pierre-Luigi Dubied


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